Jérome Bel, Gala, au Théatre de la Ville

Jubilation
Fou rire

Ce n’est pas évident de voir ça dans une salle de spectacle à Paris en ce moment, d’autant que les vigiles à l’entrée en avaient rajouté dans l’ambiance pour le moins délétère qui règne dans ces lieux confinés où on se rassemble par milliers

Et le début du spectacle n’était pas pour nous rassurer, des danseurs amateurs, enfin plutôt des amateurs (et peut être même pas forcément de danse), dans un exercice amusant mais un peu convenu (« ballet », indiquait un panonceau pose sur le sol immaculé du Chatelet)

gala-de-jerome-bel-photo-herman-sorgeloos-1024x683.jpgMais au fur et à mesure des prestations (« valse », « Michael Jackson », « salut », mais surtout « compagnie compagnie ») on se fait emporter dans une folie cocasse assumée, une fraîcheur, toujours un peu dans les bons sentiments mais jamais démagogue, populaire mais d’une grande finesse, malgré la présence de personnages parfois convenus (il y a notamment une handicapée en fauteuil, une jolie petite fille, une grosse dame genre secrétaire de mairie…).

On rit beaucoup, on en prend un coup dans nos certitudes du début (la secrétaire de mairie chante un poignant « je voudrais mourir sur scène » un brin décalé vu l’ambiance actuelle), on sort un peu plus ouverts à nos compères humains, assurés que le talent de Jerome Bel est grand, comme son cœur.

Quasiment nécessaire, en tout cas très rafraîchissant, je conseille!

Bella Figura, de Yasmina Reza, par Ostermaier au théâtre des Gemeaux de Sceaux

On n’a pas vu la pièce du même endroit, une fois n’est pas coutume, puisque Caroline était restée coincée dans le RER alors que j’arrivais en avance malgré les bouchons. Sceaux, aussi, quelle idée.

Mais le théâtre est sympa, le vigile zèlé comme il se doit, et le vin rouge à 4€ le verre tout juste passable. Places en or au deuxième rang, j’aurai la belle Nina Hoss rien que pour moi pendant 1h45.

  
Bizarre tout de même, cette pièce si française, cette clio grise immatriculée en Gironde qui nous attend sur scène, et ces acteurs à l’allemand impeccable jusque dans les noms propres en français dans le texte. Mais ça donne peut être juste la bonne profondeur qui fait passer du vaudeville de boulevard à la pièce acclamée par france culture…

Moi qui aime les décors, j’ai été servi, avec une succession de 6 plateaux, du parking du début et sa clio (diesel, car c’est une vraie et Boris va même la faire emboutir Yvonne, fin de l’acte 1) au parking de la fin et sa sempiternelle clio, en passant entre temps à la terrasse du restaurant, à sa salle à manger et, point d’orgue, aux toilettes, entièrement vitrées (mon rêve!).

  

On rigole bien, du tout début, de la tout le première réplique, à la fin un brin décevante, pour ne pas dire ratée. Mais on rit intelligent, et parfois jaune, tant les règles du vaudeville (Nina Hoss est Andrea, la maîtresse de Boris, et le fait qu’il manque d’écraser Yvonne, la mère d’Eric, les précipite dans une soirée avec celui ci et sa femme Francoise, amie de la femme de Boris) sont ici mises à profit pour décortiquer la vie, dans ce qu’elle peut avoir de plus banal et de plus grinçant.

C’est d’ailleurs indiqué dans la préface au texte édité chez Gallimard, «Sont peu indiqués dans le texte les indispensables pauses, silences et flottements. Ce qui importe sont tous ces contretemps.»

«Je ne sais pas pourquoi vous prenez cette tête, les hommes. Vous pouvez dire des choses sérieuses sans vous défigurer.» Andrea

Et puis les intermèdes musicaux sont top, et les acteurs excellents (juste derrière Nina, gros pouce vers le haut à Lore Stefanek, Yvonne en même temps pechue et alzheimer)

  

Je ne suis pas un enfant de Paris

Devant le Carillon, rue Bichat, dimanche 15 novembre

Devant le Carillon, rue Bichat, dimanche 15 novembre

J’ai grandi loin d’ici. Je me souviens des attentats du RER, de Tati, je vivais ça comme une blessure, j’imaginais que tout Paris était touché, et donc toute la France, mais de loin, me félicitant presque d’habiter si loin de la folie urbaine de la capitale.

On devient vite parisien. Oh c’est vrai, j’avais déjà échoué, plus jeune, étudiant, de chambres de bonnes en longues heures de RER. Mais après, dans ces petits coins charmants où j’ai vécu, Marais, Rue des Martyrs, et enfin «République/Canal», c’était si doux. Ceux que j’avais appelé les Parigots je m’en moquais bien encore, mais j’avais tellement conscience d’être l’un d’eux que je finissais par le dire, par l’écrire, par le revendiquer même.

Comme je travaille de chez moi, ou d’un coworking pas loin, je suis tout le temps dans le quartier. Je vais faire mes courses au marché bio de la rue Bichat, chercher mon café à la Grange aux Belles, poster mon courrier à La Poste rue Dieu… C’est un quartier animé, vivant, un de ces «petits villages» dans lequel tu croises tes voisins plusieurs fois par semaine voire par jour, connais ton boucher – qui est un ancien chef, ta crémière – qui a vendu des gaufres à New-York, ta libraire…
Oui c’est un quartier un peu bobo, un peu hipster. Oui ça peut être énervant, cette rue de Marseille et ses boutiques branchouilles, ces «magasins de merdouilles» qui fleurissent un peu partout. Ces croissants à 1€90 au beurre bio et à la farine locale. Ces serveurs qui t’engueulent parce que c’est midi et que tu peux pas prendre un café car ils vont servir le déjeuner.

Le Carillon, on n’y va pour ainsi dire jamais*, c’est un peu trop jeune, un peu trop «cracra». Mais ce carrefour, avec le Petit Cambodge et le Maria Luisa, on y est un week-end sur deux, on y mange une super pizza chez l’un, un bobun spécial chez l’autre. C’est «en bas», juste au dessus du canal mais en dessous de Bichat, un peu une frontière entre le monde très «populaire» de Colonel Fabien/Belleville au dessus, et en dessous, République et le chic du Marais. C’est un coin qu’on adore pour son calme, on est souvent à 100m, au Café Clochette, pour le brunch copieux et les enfants qui jouent au ballon jusque dans la rue tellement c’est calme.
C’est notre quartier ici, la rue Bichat après elle continue jusqu’à la rue du Temple, on en sort, le Mac Do là bas, la rue de la Fontaine au Roi puis après Oberkampf, c’est déjà ailleurs.

C’est chez nous ce quartier, là où on promène le berceau de notre fille, là où on achète des fringues Petit Bateau aux étiquettes coupées,  là où on déjeune avec un copain chez Pierre Sang, là où on se félicite d’habiter Paris, ce petit coin où on se sait privilégiés, de ceux qui partent en week end en Corse ou dans le Perche, qui vont au théâtre, emploient une femme de ménage et une nounou.

J’ai grandi loin d’ici, et aujourd’hui c’est chez moi, à quelques dizaines de mètres, étouffés par les immeubles hausmanniens, que des fanatiques, des frères humains rendus sanguinaires (par qui? un peu par moi?) ont tiré plein de balles, se sont acharnés, pour tuer des copains de copains, des gens qui s’étaient donné rendez vous pour boire un coup, insistant qu’on serait mieux en terrasse au Carillon, des gens qui étaient allés en couple au Bataclan, laissant le bébé à la nounou, et dont l’un a réussi à s’échapper mais pas l’autre.

On était restés à la maison regarder un film, on a rien entendu, on n’a perdu personne de proche. Au delà de se sentir visé, on est sortis samedi acheter des couches dans les rues mortes, dimanche poser une bougie au carrefour Bichat x Allibert où les trous de balles dans les murs aidaient encore mieux à réaliser qu’ici des dizaines de personnes ont été visées par des armes de guerre.

Au delà de se sentir menacé, j’ai un peu honte des discours guerriers, des appels à la haine. Ce dont le monde a besoin c’est de plus de «Bisounours», de moins de bombes et de fusils, de plus d’endroits comme ce carrefour de Bichat, qui permettent, même si ce n’est pas encore la folie, de transiter entre Belleville et le Marais, de se rencontrer, même si parfois on s’agace mutuellement.
 
Moi le premier ça me fait bizarre quand je passe dans ces coins de Paris où on voit les femmes voilées intégrales avec des gants noirs, des mecs en chemise longue barbe et babouches, je rigole un peu hautain de ces bars miteux si franchouillards repris par «les chinois»,  bref tous ces lieux où les «communautés» sont encore très visibles, moins diluées, et mon quartier en est surement un exemple, la communauté des hipsters barbus et des mamans en Maje…  

Je crois qu’on a plus que jamais besoin de mélange, de tolérance et d’amour, nous, individuellement, ce sont les bombes qu’on peut lancer, des bombes de bisous, des bombes de «salut», des questions à trouver pour engager la conversation plutôt que regarder l’oeil hagard et discriminer… Je vais essayer d’être moins refermé dans mon quartier, pour qu’il continue à vivre, à rayonner, et à inspirer autre chose que la pitié pour les balles qui l’ont frappé.

(*Caroline rajoute «Je suis 100% d’accord , sauf pour le Carillon, c’est un bar où on est allé, certes pas souvent, mais qui nous ressemble complètement, pas que pour les plus jeunes, terrasse simple, petit mojito du quartier, petit bar de quartier bobo cool»)

Madama Butterfly, Puccini et Robert Wilson à l’opéra Bastille

Après un émerveillement total à Garnier, retour à Bastille pour cet opéra qui nous aura fait attendre, et couté cher, puisque suite à la grève de l’ouverture où nous avions prévu d’aller, il nous aura fallu reprendre des places pas mal placées du tout ma foi pour ce 16 octobre (en passant, le SAV de l’opéra est toujours aussi pourri…).

Plus de 1200 représentations à Paris pour cet opéra célébrissime, et 90 dans cette mise en scène de Bob Wilson qui date de 1993 mais n’a pas pris une ride.

MBgen3_905Cio Cio San, à la destinée funeste, est incarnée par l’adorable Ermonela Jaho, qu’on avait tant applaudie pour son role dans la Traviata voici quasiment un an jour pour jour. Elle donne une couleur, une émotion et même presque un coté joyeux à ce conte noir.

Évidemment, tout se passe dans un japon fantasmé par Bob Wilson, lumières vives et changeantes, ombres de même, costumes ultra stylisés et gestuelle inspirée du No, on s’y croirait, au dessus de la baie de Nagasaki.

12162338_10208371311626089_1700682637_oPour autant j’ai préféré Verdi, peut être une question de magie, qui opére mieux pour moi avec des airs connus et des décors ronflants? Ce qui est sûr c’est que ce méchant Pinkerton incarné par Piero Pretti ou la fade Suzuki (Annalisa Stroppa) m’ont un peu laissé froid, je retiendrais surtout la voix sublime d’Ermonela qui envahit l’immense salle de Bastille comme si c’était un petit cabinet et Nicola Pamio qui campe un Goro infâme à souhait.

Platée, la folie Rameau, à Garnier!

Génialement vaseux! Humide et solaire! Du rire et des marécages! Ce Platée m’a complètement enthousiasmé, et aussi un peu réconcilié, après la dernière expérience (ou on avait pour la première fois fait garder Anna).

Quel plaisir de voir un opéra à Garnier, où on ne va d’habitude que pour la danse. Et en français encore! Et drôle! Une soirée diffusée sur France Musique, que je pensais pouvoir réécouter (ah, l’air de la Folie par Julie Fuchs qui va jusque dans l’orchestre piquer sa baguette au chef!) mais malheureusement ce n’est pas possible…

La Folie, Platée, le mariage de Platée

La Folie, Platée, le mariage de Platée

En tout cas cet opéra est incroyable, composé au faite de la gloire de Rameau, il date de 1745 mais reste ultra moderne sur plein de questions, la différence, l’étrange et l’étranger, l’amour… Certes c’est « une grenouille nymphomane et un dieu qui fait l’âne», mais les 3 heures passent trop vite, et la distribution le dispute à l’orchestre pour l’excellence.

Et puis moi qui adore les beaux décors j’ai été servi, avec ces gradins qui se dégradent, se couvrent de mousse au fur et à mesure des actes, et ce char final qui amène Platée (l’innénarable Philippe Talbot, qui minaude et coasse à souhait) à son funeste mariage avec Jupiter (l’inquiétant François Lis)…

Plus qu’un coup de coeur, un hymne, un enthousiasme, vive l’opéra!

Le Roi Arthus à l’opéra, on reste ou on part?

«On se fait chier là non?», la patience a clairement moins de limites pour un opéra de Chausson chanté en français, un peu moderne, dénué de tout morceau lyrique qui aurait servi avant dans une publicité pour produits ménagers que pour, disons, un italien, ou un allemand…

Mathieu exagère… Mais c’est vrai qu’on a moins le temps d’aller au spectacle, qu’on pense à la choupette restée à la maison, alors on est plus exigeant et surtout on a plus de mal à se plonger dans l’inconnu total! Je ne connaissais pas Chausson, c’est son seul opéra apparemment. Un opéra français donc, de la fin du 19ème siècle, un drame lyrique.

Mais c’est vrai aussi que c’est très long, deux actes pour que Genièvre et Lancelot fichent le camp, et à la fin du deuxième je me réveille aux cris de «à mort le traître», enfin on va avoir de l’action.  Le scénario est simple et efficace, Genièvre, la femme du roi Arthus, et Lancelot, le compagnon d’armes et ami du roi Arthus, s’aiment.  Mais Arthus culpabilise trop, et n’assume pas leur relation. Genièvre quant à elle, beaucoup plus pragmatique, le pousse à trahir Arthus.  Elle a un rôle noir et ambigu, plus intéressant que celui du beau Lancelot un peu bêta qui ne veut pas trahir son roi. Tout cela finit très très mal. C’est la fin des chevaliers de la table ronde. Tout le monde meurt,  Genièvre se suicidant avec une mèche de ses cheveux.

  
Et c’est vrai que l’on a bien fait de rester, la nounou avait annoncé que Anna avait mangé, qu’elle dormait (Anna, pas la nounou), on n’avait pas vraiment d’excuse pour lâchement abandonner Arthus (le roi Arthur en fait), Lancelot, Mordred le méchant et la belle Genièvre. Sauf qu’on s’ennuyait un peu.

Heureusement le début du troisième acte, avec canapé qui brûle en vrai, nous emporte, et surtout les prestations de haut vol de Thomas Hampson, qui joue Arthus, dont la voie grave me fait vibrer et de Roberto Alagna, en Lancelot, pas mal non plus, avec son style beau gosse un peu rondouillard et la sensibilité qui va avec. A découvrir.

 

Le Barbier de Séville, Rossini à l’Opéra Bastille

Choc!

Ravissement!

On rentre pleins d’attentes, on ressorts transportés, conquis, le sourire encore scotché, un des plus beaux spectacles que j’aurais vu à l’Opéra pour ma part. Et pourtant tout commence dans une vilaine rue sale, on dirait Naples mais c’est Séville, il y a une Ford rutilante, et le comte d’Almavila est fringué comme un jeune de banlieue.

L’intrigue on la retrouve, rien n’a été modifié si ce n’est que tout est si moderne finalement.

Mention spéciale aux «Opera Flakes» dans la boite desquels Rosina cache son billet pour le comte, et au gros pétard qu’elle partage avec lui dans sa chambre pleine de posters (elle aspergera la chambre de fébrèze quand le docteur Bartolo demande à entrer).

Ma che cosa è questo amore
che fa tutti delirar?